Les échappées “solo” de musiciens officiant dans des groupes reconnus et respectés sont rarement un sujet de joie sans fin. On assiste souvent à un assouvissement d’égo contenu dans le groupe d’origine, expérimentations hasardeuses enfin libérés du carcan qui vous a fait connaitre, ou pire, faire la même musique, et faire prendre conscience à quel point on n’est pas « l’âme créatrice fondamentale » du collectif momentanément délaissé…
Bref, ça ne m’a pourtant pas empêché deux soirs de suite d’aller voir des cas de figure ayant le même point de départ, artiste hors de son groupe, des façons de faire totalement différentes mais avec un même résultat enthousiasmant.

A ma droite JONSI, ou quand le chanteur de SIGUR ROS quitte les vapeurs de shoegaze éthérés que répand son volcan-groupe devenu emblématique de l’Islande, plus encore que ne le fut BJORK il ya quelques années. Le DVD Heima en fut une belle preuve, même si depuis quelques albums le groupe patinait un peu. Au contraire du chanteur qui délivre dorénavant un univers plus Pop, chanté en anglais mais toujours empreint d’une certaine mélancolie. Et ce soir-là dans la fournaise du Bataclan, non le volcan au nom imprononçable ne faisait pas partie du superbe et efficace décor fait d’animations projetées en arrière plan, JONSI a délivré un set fait pour presque la moitié ( !) d’inédits.
Peu importe, sans reconnaitre les titres, la fosse hurlait à chaque note débutant un morceau, les énergiques « Go Do » et « Boy Lilikoi » recevant un accueil tout particulier par leur caractère plus dansants. Un show visuellement superbe, sophistiqué mais non enrobé de faux-semblants comme ce titre, « Sticks and Stones », chanté à l’aide d’antisèches ce dont s’excusera dans un rire timide le frontman. Un homme qui sait s’entourer, loin d’être des requins de studio, les musiciens l’accompagnant font « partie de la famille », dont son compagnon Alex avec qui il avait déjà sorti en un album, et ça se sent. Pas d’esbroufe, mais le plaisir de s’immerger dans la musique de JONSI et d’y faire rentrer sans faute un public pourtant assommé par la chaleur.
Et puis il y aura ce « Grow Till Tall » final transcendé sur scène, alors que l’image d’une pluie de plus en plus violente inonde l’arrière-plan, où le chanteur donne tout ce qui peut lui rester après un tel concert. Et votre Serviteur de retrouver un peu le frisson qui l’avait parcouru lors du déjà cultissime concert d‘ULVER à la Cigale. C’est dire si JONSI a réussi à faire vivre son monde à lui, et de très belle manière….

Et à ma gauche, le poids lourd toute catégorie du moment ; non pas un mais trois artistes hors des formations les ayant connaitre. Quand on me demandait qui j’allais voir ce mardi soir, je disais les THEM CROOKED VULTURES, et me doutant que dans nos belles contrées, ça parle à trop peu de monde, je développe toujours de la façon suivante. A la guitare/chant, Josh Homme ex-KYUSS, et QUEENS OF THE STONE AGE, ce qui parfois dit quelque chose. A la batterie, Dave Grohl, FOO FIGHTERS mais surtout NIRVANA, là ça parle déjà beaucoup plus. Et en guise de « finish him », John Paul Jones… le mec qui jouait de la basse dans un groupe qui s’appelait LED ZEPPELIN. Et là le pékin moyen se prend une baffe.
Un peu comme le public du Zénith d’ailleurs. Je ne savais pas trop quoi attendre d’un tel cocktail, d’autant que malgré ses qualités évidentes et son air faussement « Q.O.T.S.A.- light », il manquait l’étincelle qui mettrait définitivement le feu aux poudres. Car là est le problème des « supergroupes », le public, et les marchands de soupe, s’attendent trop souvent à une somme des ingrédients des différents groupes dont sont issus ses membres. Alors que ces derniers accouchent plus souvent… d’autre chose. Et si on s’en doutait à l’écoute du disque, c’est devenu évident à être impudique sur la scène du Zénith, les trois lascars, accompagnés à al deuxième guitare d’Alain Johannes, sont là pour une chose ; se faire plaisir avec des collègues qu’ils estiment et respectent.
Après un doublé «No One Loves Me & Neither Do I / Gunman» qui met les choses au clair, tout l’album est déroulé pendant deux heures par des musiciens jouant avec un plaisir que j’aurais rarement vu en live. D’autant qu’il est amusant de très vite constater que la star de la soirée ce n’est pas Grohl qui bombarde ses fûts avec une précision chirurgicale, ou Homme d’une jovialité contagieuse qui s’amuse à présenter son groupe sous le nom « les petits pois ». Non la star c’est celui qu’on oublie un peu vite parce qu’il n’était pas l’adonis Robert Plant, le ténébreux Jimmy Page ou le bruyant, et mort, John Bonham. La star c’est John Paul Jones, d’une tranquillité toute britannique, heureux de jouer sur une scène avec des musiciens heureux de chaque instant partagé à ses cotés. Et c’est réciproque, sans flagornerie, il n’y a pas un semblant de mise en scène dans ce que l’ont voit, et le partager avec le public fait que les titres de l’album prennent une consistance devançant de très loin le disque. On sent le métier, oui mais on sent le simple panard d’être là.
Pas de titres de NIRVANA, LED ZEPPELIN ou QUEENS OF THE STONE AGE joués en rappel, qu’il n’y eut pas d’ailleurs. Cette dernière mascarade a été évincée elle aussi et ce n’est pas plus mal. Et pas besoin d’un « smell like teen spirit » chanté par Homme, chose écœurante ou à pisser de rire à imaginer, pour que ce soir fut le grand soir. THEM CROOKED VULTURES a du gros potentiel en devenir, au point que l’imaginer supplanter, du moins sur scène, les groupes de ses géniteurs n’est peut-être pas si incongru….
A une époque où le « disque » va mal, et où le préformatage prévaut, souvent réclamé inconsciemment par un public d’autant plus inculte alors qu’il n’a jamais eu autant accès à la musique, il est plus salutaire que des artistes « arrivés » puissent s’échapper de leurs enclaves dorées dans le but premier de faire plaisir à leur jouer « leur » musique, en solo ou en famille recomposée, sans avoir à se soucier des lendemains déjà assurés par leurs précédentes œuvres.
C’est en ça que peuvent des escapades solo peuvent réellement faire valoir leur droit d’exister ; le fait de retrouver un plaisir simple que les grosses machines handicapent parfois, et que ces dernières peuvent avoir à nouveau en retour dans un avenir proche.